37.

 

Une fois encore mon client évita de déjeuner avec moi de façon à pouvoir regagner ses studios et y faire son apparition habituelle comme si de rien n'était. Je commençais à me demander s'il ne voyait pas dans ce procès quelque chose de simplement agaçant qui perturbait son emploi du temps. Ou bien il croyait plus que moi à la solidité de la défense ou bien c'était qu'à ses yeux ce procès n'était tout bonnement pas sa priorité.

Quelles qu'aient pu être ses raisons, cela me laissait avec mon entourage de la première rangée. Nous allâmes au restaurant Traxx[21] de la gare d'Union Station, soit, à mon avis, assez loin du tribunal pour que nous ne nous retrouvions pas nez à nez avec un des jurés. C'était Patrick qui avait pris le volant, mais je lui demandai de confier la Lincoln au voiturier et de nous rejoindre.

Je voulais qu'il ait le sentiment de faire partie de l'équipe.

On nous donna une table dans un coin calme, près d'une fenêtre qui permettait de découvrir l'énorme et sublime salle d'attente de la gare. Lorna et moi ayant dressé le plan de table, je me retrouvai à côté de Julie Favreau. Depuis qu'elle vivait avec Cisco, Lorna avait décidé que je devais moi aussi avoir quelqu'un dans ma vie et s'était improvisée marieuse. Venant d'une ex, et d'une ex-femme qui ne me laissait pas insensible à bien des niveaux, ces efforts me mettaient mal à l'aise, et l'embarras me prit lorsque très ouvertement Lorna me fit signe d'aller m'asseoir à côté de ma consultante. J'en étais à la moitié du premier jour de procès et l'idée d'une possible aventure sentimentale était bien la dernière chose à laquelle je voulais penser. Sans même parler du fait que j'étais incapable de la moindre liaison. Héritage de ma dépendance, je n'en étais encore qu'à commencer à réduire la distance émotionnelle qui me séparait des gens et des choses. Et ma priorité dans ce domaine était de rétablir les liens avec ma fille. Après seulement, je m'inquiéterais de trouver une femme avec qui passer du temps.

Toute idée d'aventure mise à part, Julie Favreau était une personne merveilleuse avec qui travailler. Petite femme séduisante, elle avait des traits délicats et des cheveux d'un noir de jais qui lui tombaient en boucles sur le visage. Un semis de taches de rousseur sur son nez la faisait paraître plus jeune qu'elle n'était. Je savais qu'elle avait trente-trois ans. Un jour, elle m'avait raconté sa vie. Elle était venue à Los Angeles en passant par Londres pour jouer dans un film et avait étudié avec un professeur pour qui les pensées du personnage peuvent se traduire par des signaux du visage, des tics et des mouvements du corps. Son travail d'actrice consistait à faire monter ces signes révélateurs à la surface sans que ce soit trop évident. Ses exercices l'avaient emmenée des salles de poker du sud du comté, où elle avait appris à lire les visages des joueurs qui essayaient de ne pas se trahir, aux chambres du Criminal Courts Building où il y avait toujours pléthore de visages et de signes révélateurs à repérer.

Après l'avoir vue travailler dans la galerie trois jours de suite lors d'un procès où je défendais un client accusé de viols en série, je m'étais approché d'elle et lui avais demandé qui elle était.

M'attendant à l'entendre me dire qu'elle était une victime inconnue de l'homme assis à la table de la défense, j'avais été très surpris d'apprendre son histoire et de découvrir qu'elle ne venait au tribunal que pour s'entraîner à lire des visages. Je l'avais invitée à déjeuner, avais pris son numéro de téléphone et l'avais embauchée pour m'aider dès que j'avais eu un autre jury à sélectionner.

Elle s'était montrée parfaite dans ses observations et, depuis, j'avais eu plusieurs fois recours à elle.

– Alors, lançai-je en étalant une serviette noire sur mes genoux.

Comment se comportent mes jurés ?

Pour moi, il était évident que la question s'adressait à Julie, mais ce fut Patrick qui parla le premier.

– À mon avis, ils veulent accuser votre type de tous les crimes, dit-il. Pour eux, c'est un riche qui la ramène et croit pouvoir l'emporter en paradis.

Je hochai la tête. Son impression n'était probablement pas très loin de la vérité.

– Bon, ben... merci pour ces mots d'encouragement, lui renvoyai-je. Je vais tout faire pour dire à Walter d'être moins riche et coincé dès maintenant.

Patrick baissa les yeux sur la table et parut gêné.

– C'était juste pour dire, marmonna-t-il.

– Non, Patrick, j'apprécie, lui renvoyai-je. Tous les avis sont bienvenus et ont leur importance. Mais il y a des choses qu'on ne peut pas changer. Mon client est d'une richesse qui dépasse l'imagination et cela lui donne une certaine image. Il a aussi l'air rébarbatif et je ne suis pas très sûr de pouvoir y faire grand-chose.

Julie, qu'est-ce que vous pensez de nos jurés jusqu'à maintenant ?

Avant qu'elle puisse répondre, le garçon vint prendre nos commandes de boissons. Je restai à l'eau avec une tranche de citron vert, les autres demandant du thé glacé et Lorna un verre de chardonnay Mad Housewife[22]. Je lui décochai un regard en coin, aussitôt elle protesta.

– Quoi ? s'écria-t-elle. Je ne travaille pas, moi. Je ne fais que regarder. En plus que je fête quelque chose. Tu es de nouveau dans un prétoire et nous avons repris le boulot.

J'acquiesçai à contrecœur.

– À ce propos, dis-je. J'aurais besoin que tu passes à la banque.

Je sortis une enveloppe de ma poche de veste et la lui tendis en travers de la table. Elle sourit parce qu'elle savait ce qui s'y trouvait : un chèque d'Elliot d'un montant de cent cinquante mille dollars, soit le solde des honoraires sur lesquels nous nous étions mis d'accord.

Lorna rangea l'enveloppe et je reportai mon attention sur Julie.

– Alors, qu'est-ce que vous voyez ? Je pense que c'est un bon jury, dit-elle.

Dans l'ensemble, il y a beaucoup de visages ouverts. Ces gens sont prêts à écouter votre argumentation. Au moins pour l'instant. Nous savons tous qu'ils ont plus tendance à croire l'accusation, mais ils n'ont fermé la porte sur rien.

– Voyez-vous des changements dans ce dont nous avons parlé vendredi ? Je m'adresse toujours au numéro trois ?

– Qui c'est ? demanda Lorna avant que Julie puisse répondre.

– La bourde de Golantz. Le juré numéro trois est avocat et l'accusation n'aurait jamais dû le laisser dans le box.

– Oui, dit Julie, je pense toujours que c'est à lui qu'il faut s'adresser. Mais il y en a d'autres. J'aime bien aussi les onze et douze. Tous les deux à la retraite et assis l'un à côté de l'autre. J'ai l'impression qu'ils vont se lier d'amitié et travailler quasiment en tandem quand on en sera au délibéré. En gagner un, c'est gagner les deux.

J'adorais son accent britannique. Pas du tout aristo. L'espèce de savoir de la rue qu'on y entendait donnait de la validité à ce qu'elle disait. Elle n'avait pas eu beaucoup de réussite dans sa carrière d'actrice et m'avait dit un jour recevoir pas mal d'appels à auditions pour des films d'époque où il fallait parler un anglais délicat qu'elle ne maîtrisait toujours pas tout à fait. Ses ressources provenaient surtout des salles de poker où elle jouait maintenant pour de bon et des observations de jurés qu'elle faisait pour moi et un petit groupe d'avocats que je lui avais présentés.

– Bon alors, et le sept ? repris-je. Pendant la sélection il n'arrêtait pas de me regarder et maintenant, je n'ai même plus droit à un seul coup d'oeil.

– Vous l'avez remarqué vous aussi. Plus moyen d'avoir un seul contact oculaire. Comme si quelque chose avait changé depuis vendredi. Pour moi, c'est un signe qu'il est dans le camp de l'accusation. Adressez-vous au numéro trois, mais vous pouvez être sûr que la palme de Monsieur Undefeated[23] ira au numéro sept.

– Ça m'apprendra à écouter le client, dis-je dans ma barbe.

Nous commandâmes et dîmes au garçon d'accélérer les choses car nous devions retourner vite au tribunal. En attendant, je demandai à Cisco ce qu'il en était des témoins et il me répondit que de ce côté-là, ça se passait bien. Puis je lui demandai de traîner dans les couloirs du tribunal après la séance, histoire de voir s'il ne pourrait pas suivre les Allemands hors du bâtiment et rester avec eux jusqu'à ce qu'ils arrivent à leur hôtel. Je voulais savoir où ils étaient descendus. Pure mesure de précaution. Il y avait peu de chances que je leur fasse plaisir jusqu'à la fin du procès. Il était de bonne stratégie de savoir où étaient mes ennemis.

J'en étais à la moitié de ma salade de poulet grillé lorsque je jetai un coup d'oeil dans la salle d'attente. Superbe mélange de motifs architecturaux, mais l'essentiel sentait l'Art déco. Il y avait rangées sur rangées de grands fauteuils en cuir pour les voyageurs en attente. Et de grands lustres qui pendaient au plafond. Je vis des gens endormis sur des chaises et d'autres assis avec leurs valises et leurs affaires serrées autour d'eux.

Et tombai sur Bosch. Assis seul, à trois rangées de la fenêtre.

Avec ses écouteurs dans les oreilles. Nos regards se croisèrent un instant, puis il se détourna. Je posai ma fourchette et glissai ma main dans ma poche pour y prendre de l'argent. Je n'avais aucune idée du prix du verre de Mad Housewife et Lorna en était déjà à son deuxième. Je posai cinq billets de vingt sur la table et dis aux autres de finir de manger pendant que je sortais passer un coup de fil.

Je quittai le restaurant et appelai Bosch sur son portable. Il ôta ses écouteurs et décrocha au moment où j'approchais de la troisième rangée de sièges.

– Quoi ? me lança-t-il en guise de salutation.

– Frank Morgan ? Encore ?

– Non, en fait, cette fois c'est Ron Carter. Pourquoi m'appelez-vous ?

– Qu'avez-vous pensé de l'article ?

Je me posai sur le siège libre en face de lui, lui coulai un regard, mais fis semblant de m'adresser à quelqu'un qui se trouvait loin de moi.

– C'est un peu con, ce truc, me dit-il.

– Eh bien mais... je ne savais pas si vous vouliez rester incognito ou...

– Raccrochez, quoi !

Nous refermâmes nos portables et nous regardâmes.

– Alors ? insistai-je. On joue ?

– On ne le saura pas avant de le savoir.

– Qu'est-ce que ça veut dire ?

– Que l'article est paru. Je pense qu'il a eu le résultat espéré.

Mais maintenant on attend de voir. S'il se passe quelque chose, alors, oui, c'est qu'on aura bien joué. On ne saura qu'on est dans le match que lorsqu'on y sera.

Je hochai la tête alors même que ce qu'il racontait n'avait aucun sens à mes yeux.

– Qui est la femme en noir ? me demanda-t-il. Vous ne m'aviez pas dit que vous aviez une copine. On devrait peut-être la mettre sous protection elle aussi.

– C'est juste la personne qui me lit les jurés.

 

– Ah oui, celle qui vous aide à trouver les flicophobes et autres anti-establishement ?

– Voilà, ce genre-là. Dites, il n'y a que vous là ? Vous êtes seul à me regarder ?

– Vous savez quoi ? Un jour, j'ai eu une petite copine. Elle posait toujours ses questions par paquets entiers. Jamais une seule à la fois.

– Et vous, avez-vous jamais répondu à une seule de ses questions ? Ou bien est-ce que vous vous contentiez de les écarter aussi finement que vous êtes en train de le faire maintenant ?

– Non, je ne suis pas seul, maître. Ne vous inquiétez pas. Vous avez des gens tout autour de vous, et vous ne les verrez jamais. Et j'ai aussi des mecs qui surveillent votre bureau, que vous y soyez ou pas.

Des mecs et des caméras. Ces dernières avaient été installées dix jours plus tôt, au moment où nous pensions que l'article allait être publié d'un instant à l'autre dans le Times.

– Oui, bien, mais on ne va pas rester longtemps dans ces bureaux.

– J'ai remarqué. Où allez-vous emménager ?

– Nulle part. Je travaille dans ma voiture.

– Ça doit être marrant.

Je l'examinai un instant. Comme d'habitude, il y avait du sarcasme dans le ton. C'était un type agaçant, mais Dieu sait comment il avait réussi à ce que je lui confie ma sécurité.

– Bon, va falloir que je retourne au palais, dis-je. Quelque chose que je devrais faire ? Des désirs sur la façon dont vous voudriez que je me conduise ? Ou un lieu où vous voudriez que j'aille ?

– Contentez-vous de faire ce que vous faites d'habitude. Cela dit, il y a quand même une chose. Vous surveiller alors que vous n'arrêtez pas de bouger exige beaucoup de bonshommes. Bref, à la fin de la journée, au moment où vous allez rentrer chez vous, appelez-moi pour me le dire de façon à ce que je puisse libérer des types.

– D'accord. Mais vous aurez toujours quelqu'un qui me surveille, non ?

– Ne vous inquiétez pas. Vous serez couvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Oh, encore un truc...

– Quoi ?

– Ne vous approchez plus jamais de moi comme ça.

Je hochai la tête. On venait de me remercier.

– Compris, dis-je.

Je me levai et regardai du côté du restaurant. Je vis Lorna compter les billets de vingt que j'avais laissés et les poser sur la note. Il semblait bien qu'elle allait tous les utiliser. Patrick avait quitté la table pour récupérer la Lincoln auprès du voiturier.

– À plus, inspecteur, dis-je sans regarder Bosch.

Pas de réaction. Je m'éloignai et rejoignis mon petit groupe au moment où tous sortaient du restaurant.

– C'était l'inspecteur Bosch avec qui t'étais ? me demanda Lorna.

– Oui. Je l'avais vu là-bas.

– Qu'est-ce qu'il faisait ?

– Il dit bien aimer venir déjeuner dans ce restaurant. Il s'assoit dans un de ces gros fauteuils bien confortables et il réfléchit.

– Et naturellement, ça se trouve qu'on était là, nous aussi.

Julie Favreau hocha la tête.

– Les coïncidences, ça n'existe pas, dit-elle.

Le Verdict du Plomb
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